Par Meriam Meddeb · Communauté et établissement · 5 min de lecture

Pendant des décennies, l’histoire de l’immigration nord-africaine au Canada a été une histoire montréalaise. Les réfugiés de la guerre civile algérienne des années 1990, les étudiants marocains venus ensuite, les professionnels tunisiens arrivés par la suite : presque tous ont abouti à Montréal. Dès 2011, la région métropolitaine comptait plus de 90 000 personnes d’origine maghrébine, un chiffre qui avait presque doublé en une seule décennie. Le Petit Maghreb, le long de la rue Jean-Talon, était devenu l’un des espaces culturels nord-africains les plus vivants de l’hémisphère occidental. Mais la carte change, et elle change vite.

Montréal reste chez soi — mais n’est plus la seule maison

Montréal demeure le cœur incontesté de la diaspora marocaine, algérienne et tunisienne au Canada : la culture, les mosquées, les pâtisseries, les écoles arabes, les associations communautaires y sont bien vivantes. Cela ne changera pas de sitôt. Mais en profondeur, une dispersion lente et constante est en cours, motivée non pas par un désintérêt pour Montréal, mais par quelque chose de plus pratique : la recherche de stabilité. Entre juillet 2022 et juillet 2023, Montréal a enregistré une perte nette d’environ 25 600 personnes dans ses échanges avec les autres régions du Québec. Pour les arrivants nord-africains récents, en particulier ceux venus après 2015, le calcul devient de plus en plus simple : une ville plus petite peut signifier un logement abordable, un accès plus rapide à l’emploi et une communauté francophone plus resserrée.

Ottawa : la montée discrète de la capitale bilingue

Ottawa s’est imposée comme l’une des destinations les plus attrayantes pour les francophones nord-africains hors Québec. La ville est bilingue jusque dans son cœur institutionnel : le gouvernement fédéral, ses agences et le secteur communautaire qui gravite autour fonctionnent dans les deux langues officielles. Le français n’y est pas une curiosité culturelle, c’est un atout professionnel que les Marocains, Algériens et Tunisiens possèdent déjà pleinement. En 2024, le nombre de résidents permanents francophones ayant choisi Ottawa a dépassé celui ayant choisi Toronto, selon le tableau de bord de l’immigration francophone d’IRCC. L’Université d’Ottawa, l’une des plus grandes universités véritablement bilingues au monde, offre des programmes complets en français en génie, sciences, médecine et droit — une considération importante pour les familles qui pensent à la génération suivante.

L’Ontario au-delà de Toronto : Sudbury, Hamilton, London

Le Programme de subventions aux organismes francophones de l’Ontario a investi 3 millions de dollars dans 71 organisations en 2025, un signal que la province prend au sérieux la construction d’une infrastructure francophone bien au-delà de Toronto. Des villes comme Sudbury ont des institutions francophones bien établies, dont l’Université Laurentienne et ses programmes bilingues en sciences et en génie. Pour les immigrants nord-africains à formation technique, ces communautés offrent une combinaison rare hors Québec : des emplois disponibles et une véritable infrastructure en français.

Le Nouveau-Brunswick : la carte encore à découvrir

Le Nouveau-Brunswick est la seule province officiellement bilingue au Canada. L’Université de Moncton, au cœur de la région acadienne, offre 198 programmes entièrement en français, dont le génie, les sciences de la santé et le droit. Le Centre d’innovation en immigration francophone (CIFI), le principal outil fédéral pour faire croître les communautés francophones hors Québec, est basé à Dieppe, tout près de Moncton. L’infrastructure d’établissement francophone y est, par habitant, probablement la plus profonde au pays. Le défi : le Nouveau-Brunswick n’est pas encore sur la carte mentale de la plupart des immigrants marocains, algériens ou tunisiens — un fossé que les organisations communautaires sont bien placées pour combler.

Ce que cela signifie pour notre communauté

La dispersion des francophones nord-africains à travers le Canada n’est pas une menace pour la cohésion communautaire : c’est une expansion de celle-ci. Cela signifie qu’il y a des ingénieurs algériens à Sudbury et des infirmières marocaines à Moncton, des universitaires tunisiens à Ottawa et de jeunes professionnels qui bâtissent leur carrière à Edmonton — tous font partie d’une présence francophone maghrébine qui n’existait tout simplement pas il y a une génération. Pour une organisation comme le RCNA, ancrée dans la communauté francophone nord-africaine, cela signifie une responsabilité : penser au-delà d’une seule ville. L’histoire de notre communauté n’est plus seulement une histoire montréalaise. C’est une histoire canadienne.